Les Frères de Catalogne (troisième partie)

L’époux rempli d’étonnement,
Eut cent pensers en un moment
Il ne sut que dire et que croire.
Enfin pour apprendre l’histoire,
Il se tut, il se contraignit,
Du secret sans plus se plaignit;
Par tant d’endroits tourna sa femme,
Qu’ il apprit que mainte autre dame
Payait la même pension:
Ce lui fut consolation.
:arrow:
Sachez, dit la pauvre innocente,
Que pas une n’en est exempte:
Votre Sœur paie à frère Aubry;
La baillie au père Fabry;
Son Altesse à frère Guillaume,
Un des beaux moines du royaume:
Moi qui paie à frère Girard,
Je voulais lui porter ma part.
Que de maux la langue nous cause!
Quand ce mari sut toute chose,
Il résolut premièrement
D’en avertir secrètement
Monseigneur, puis les gens de ville;
Mais comme il était difficile
De croire un tel cas dès l’abord,
Il voulut avoir le rapport
Du drôle à qui payait sa femme.
Le lendemain devant la dame
Il fait venir frère Girard;
Lui porte à la gorge un poignard;
Lui fait conter tout le mystère:
Puis ayant enfermé ce frère
A double clef, bien garrotté,
Et la dame d’autre côté,
Il va partout conter sa chance.
Au logis du prince il commence;
Puis il descend chez l’échevin ;
Puis il fait sonner le tocsin.
Toute la ville en est troublée.
On court en foule à l’assemblée;
Et le sujet de la rumeur,
N’est point su du peuple dîmeur.
Chacun opine à la vengeance.
L’un dit qu’il faut en diligence
Aller massacrer ces cagots;
L’autre dit qu’il faut de fagots
Les entourer dans leur repaire,
Et brûler gens et monastère.
Tel veut qu’ils soient à l’eau jetés,
Dedans leurs frocs empaquetés;
Afin que cette pépinière,
Flottant ainsi sur la rivière,
S’en aille apprendre à l’univers,
Comment on traite les pervers.
Tel invente un autre supplice,
Et chacun selon son caprice.
Bref tous conclurent à la mort:
L’avis du feu fut le plus fort.
On court au couvent tout à l’heure:
Mais, par respect de la demeure,
L’arrêt ailleurs s’exécuta:
Un bourgeois sa grange prêta.
La penaille, ensemble enfermée,
Fut en peu d’heures consumée,
Les maris sautants alentour,
Et dansants au son du tambour.
Rien n’échappa de leur colère,
Ni moinillon, ni béat père.
Robes, manteaux, et cocluchons,
Tout fut brûlé comme cochons.
Tous périrent dedans les flammes.
Je ne sais ce qu’on fit des femmes.
Pour le pauvre frère Girard,
Il avait eu son fait à part.

 

Jean de La Fontaine (1621 - 1695)

Comenta

*

(*) Camps obligatoris

L'enviament de comentaris implica l'acceptació de les normes d'ús