Vérité et mensonge, Nietzsche

Nietzsche – Vérité et mensonge au sens extra-moral

 

Traduit par Michel Haar et Marc B. de Launay

Au détour de quelque coin de l’univers inondé des feux d’innombrables systèmes solaires, il y eut un jour une pla­nète sur laquelle des animaux intelligents inventèrent la connaissance. Ce fut la minute la plus orgueilleuse et la plus mensongère de l’« histoire universelle », mais ce ne fut cependant qu’une minute. Après quelques soupirs de la nature, la planète se congela et les animaux intelligents n’eurent plus qu’à mourir[1].

Telle est la fable qu’on pourrait inventer, sans parvenir à mettre suffisamment en lumière l’aspect lamentable, flou et fugitif, l’aspect vain et arbitraire de cette exception que constitue l’intellect humain au sein de la nature. Des éternités ont passé d’où il était absent ; et s’il disparaît à nouveau, il ne se sera rien passé. Car il n’y a pas pour cet intellect de mission qui dépasserait le cadre d’une vie humaine. Il est au contraire bien humain, et seul son posses­seur et son créateur le traite avec autant de passion que s’il était l’axe autour duquel tournait le monde. Si nous pouvions comprendre la mouche, nous nous apercevrions qu’elle évolue dans l’air animée de cette même passion et qu’elle sent avec elle voler le centre du monde. Il n’est rien de si méprisable et de si insignifiant dans la nature qui ne s’enfle aussitôt comme une outre au moindre effluve de cette force du connaître, et de même que tout portefaix veut aussi avoir son admirateur, l’homme le plus fier, le philo­sophe, s’imagine lui aussi avoir les yeux de l’univers braqués comme un télescope sur son action et sa pensée[2].

Il est remarquable que l’intellect soit responsable de cette situation, lui qui pourtant n’a été donné que pour servir précisément d’auxiliaire aux êtres les plus défavorisés, les plus vulnérables et les plus éphémères, afin de les maintenir en vie l’espace d’une minute — existence qu’ils auraient tout lieu de fuir sans cette aide reçue, aussi vite que le fils de Lessing[3]. Cet orgueil lié à la connaissance et à la perception, brouillard aveuglant le regard et les sens des hommes, les trompe sur la valeur de l’existence dans la mesure où il s’accompagne de l’appréciation la plus flatteuse sur la connaissance elle-même. Son effet le plus courant est l’illusion ; mais ses effets les plus circonstanciés impliquent aussi quelque chose du même ordre.

En tant que moyen de conservation de l’individu[4], l’intellect déploie l’essentiel de ses forces dans la dissimulation car elle est le moyen de conservation des individus glus faibles et moins robustes, dans la mesure où il leur est impossible d’affronter une lutte pour l’existence munis de cornes ou d’une mâchoire acérée de carnassier. C’est chez l’homme que cet art de la dissimulation atteint son point culminant : l’illusion, la flagornerie, le mensonge et la tromperie, la calomnie, l’ostentation, le fait de parer sa vie d’un éclat d’emprunt et de porter le masque, le voile de la convention, le fait de jouer la comédie devant les autres et devant soi-même, bref, le perpétuel badinage qui partout folâtre pour le seul amour de la vanité sont chez lui à tel point la règle et la loi qu’il n’est presque rien de plus inconcevable que l’apparition, chez les hommes, d’un instinct de vérité honnête et pur. Ils sont profondément plongés dans les illusions et les rêves, leur regard ne fait que glisser à la surface des choses et ne voit que des « formes » leur perception ne conduit en aucune manière à la vérité, mais se borne à recevoir des excitations et joue en quelque sorte à tâtons dans le dos des choses. En outre, durant toute sa vie, l’homme se laisse tromper la nuit par ses rêves sans que jamais son sens moral ne cherche à l’en empêcher, alors qu’il doit bien y avoir des hommes qui, à force de volonté, ont réussi à se débarrasser du ronflement. Mais que sait en vérité l’homme de lui-même ? Et même, serait-il seulement capable de se percevoir lui-même, une bonne fois dans son entier, comme exposé dans une vitrine illuminée ? La nature ne lui dissimule-t-elle pas la plupart des choses, même en ce qui concerne son propre corps, afin de le retenir prisonnier d’une conscience fière et trompeuse, à l’écart des replis de ses intestins, à l’écart du cours précipité du sang dans ses veines et du jeu complexe des vibrations de ses fibres ! Elle a jeté la clef ; et malheur à la curiosité fatale qui parviendrait un jour à entrevoir par une fente ce qu’il y a à l’extérieur de cette cellule qu’est la conscience, et ce sur quoi elle est bâtie, devinant alors que l’homme repose, indifférent à son ignorance sur un fond impitoyable, avide, insatiable et meurtrier, accroché à ses rêves en quelque sorte comme sur le dos d’un tigre. Dans ces conditions, y a-t-il au monde un lieu d’où surgirait l’instinct de vérité ?

Pour autant que l’individu tient à se conserver face à d’autres individus, il n’utilise son intelligence le plus souvent qu’aux fins de la dissimulation, dans l’état de nature. Mais dans la mesure où l’homme à la fois par nécessité et par ennui veut vivre en société et en troupeau, il lui est nécessaire de conclure la paix et de faire en sorte, conformément à ce traité, qu’au moins l’aspect le plus brutal du bellum omnium contra omnes disparaisse de son monde. Or ce traité de paix apporte quelque chose comme un premier pas en vue de cet énigmatique instinct de vérité. En effet, ce qui désormais doit être la « vérité » est alors fixé, c’est-à-dire qu’il est découvert une désignation uniformément valable et contraignante des choses, et que la législation du langage donne aussi les premières lois de la vérité car à cette occasion et pour la première fois apparaît une opposition entre la vérité et le mensonge. Le menteur utilise les désignations pertinentes, les mots, pour faire apparaître réel l’irréel ; il dit par exemple : « je suis riche », alors que pour qualifier son état c’est justement « pauvre » qui serait la désignation correcte. Il mésuse des conventions établies en opérant des substitutions arbitraires ou même en inversant les noms. S’il agit ainsi de façon intéressée et de plus préjudiciable, la société ne lui fera plus confiance et par là même l’exclura. En l’occurrence, les hommes fuient moins le mensonge que le préjudice provoqué par un mensonge. Fondamentalement, ils ne haïssent pas l’illusion mais les conséquences fâcheuses et néfastes de certains types d’illusions. C’est seulement dans ce sens ainsi restreint que l’homme veut la vérité. Il désire les suites favorables de la vérité, celles qui conservent l’existence ; mais il est indifférent à l’égard de la connaissance pure et sans conséquence, et il est même hostile aux vérités qui peuvent être préjudiciables ou destructrices. Mais d’ailleurs, qu’en est-il de ces conventions du langage ? Sont-elles d’éventuels produits de la connaissance, et du sens de la vérité ? Les choses et leurs désignations coïncident-elles ? Le langage est-il l’expression adéquate de toute réalité ?

Ce n’est jamais que grâce à sa capacité d’oubli que l’homme peut en arriver à s’imaginer posséder une vérité au degré que nous venons justement d’indiquer. S’il refuse de se contenter d’une vérité sous forme de tautologies, c’est-à-dire de cosses vides, il échangera éternellement des illusions contre des vérités. Qu’est-ce qu’un mot ? La transposition sonore d’une excitation nerveuse. Mais conclure d’une excitation nerveuse à une cause première extérieure à nous, c’est déjà ce à quoi aboutit une application fausse et injustifiée du principe de raison. Si la vérité avait été seule déterminante dans la genèse du langage et si le point de vue de la certitude l’avait été quant aux désignations, comment aurions-nous alors le droit de dire : « Cette pierre est dure » comme si nous connaissions le sens de « dur » par ailleurs et qu’il n’était pas seulement une excitation totalement subjective ! Nous classons les choses d’après des genres, nous désignons l’arbre comme masculin et la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! À quel point sommes-nous éloignés du canon de la certitude ! Nous parlons d’un serpent : la désignation n’atteint que le fait de se contorsionner et pourrait donc convenir au ver également. Quelles délimitations arbitraires, quelle partialité que de préférer tantôt l’une, tantôt l’autre des propriétés d’une chose ! Comparées entre elles, les différentes langues montrent que les mots ne parviennent jamais à la vérité ni à une expression adéquate ; s’il en était autrement, il n’y aurait pas en effet un si grand nombre de langues. La « chose en soi » (qui serait précisément la vérité pure et sans conséquence) reste totalement insaisissable et absolument indigne des efforts dont elle serait l’objet pour celui qui crée un langage. Il désigne seulement les rapports des hommes aux choses, et pour les exprimer il s’aide des métaphores les plus audacieuses. Transposer une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à son tour transformée en un son ! Deuxième métaphore. Et chaque fois, saut complet d’une sphère à une autre, tout à fait différente et nouvelle. Imaginons un homme qui soit tout à fait sourd et n’ait jamais perçu de son ou de musique : de même qu’il s’étonne sans doute des figures acoustiques de Chladni[5] formées par le sable, découvre leur cause dans la vibration des cordes et jurera alors au vu de cette découverte qu’il ne saurait ignorer désormais ce que les hommes appellent les sons, ainsi en va-t-il pour nous tous en ce qui concerne le langage. Nous croyons posséder quelque savoir des choses elles-mêmes lorsque nous parlons d’arbres, de couleurs, de neige et de fleurs, mais nous ne possédons cependant rien d’autre que des métaphores des choses, et qui ne correspondent absolument pas aux entités originelles. Comme le son en tant que figure de sable, l’x énigmatique de la chose en soi est d’abord saisi comme excitation nerveuse puis comme image, comme son articulé enfin. La genèse du langage ne suit en tout cas pas une voie logique, et l’ensemble des matériaux qui sont par la suite ce sur quoi et ce à l’aide de quoi l’homme de la vérité, le chercheur, le philosophe travaille et construit, s’il ne provient pas de Sirius[6], ne provient en tout cas pas non plus de l’essence des choses.

Pensons encore une fois plus particulièrement à la formation des concepts : tout mot devient immédiatement concept dans la mesure où il n’a précisément pas à rappeler en quelque sorte[7] l’expérience originelle unique et absolument singulière à qui il est redevable de son apparition, mais où il lui faut s’appliquer simultanément à d’innombrables cas, plus ou moins analogues, c’est-à-dire à des cas qui ne sont jamais identiques à strictement parler, donc à des cas totalement différents. Tout concept surgit de la postulation de l’identité du non-identique. De même qu’il est évident qu’une feuille n’est jamais tout à fait identique à une autre, il est tout aussi évident que le concept feuille a été formé à partir de l’abandon de ces caractéristiques particulières arbitraires, et de l’oubli de ce qui différencie un objet d’un autre. Il fait naître l’idée qu’il y aurait dans la nature, indépendamment des feuilles, quelque chose comme la « feuille », une forme en quelque sorte originelle, d’après laquelle toutes les feuilles seraient tissées, dessinées, découpées, colorées, plissées, peintes, mais par des mains si malhabiles qu’aucun exemplaire n’en sortirait assez convenable ni fidèle pour être une copie conforme de l’original. Nous disons d’un homme qu’il est honnête ; nous nous demandons pourquoi il a agi aujourd’hui si honnêtement. Nous répondons communément : c’est à cause de son honnêteté. L’honnêteté ! Ce qui signifie à nouveau que la feuille est la cause des feuilles. Et nous ne savons même absolument rien d’une qualité essentielle qui s’appellerait l’honnêteté, mais nous connaissons pourtant de très nombreuses actions individualisées et par conséquent dissemblables que nous postulons identiques en écartant ce qui les différencie, et que nous désignons alors comme des actions honnêtes, à partir desquelles pour finir nous formulons une qualitas occulta sous le terme : l’honnêteté.

L’omission du particulier et du réel nous donne le concept comme elle nous donne aussi la forme, là où par contre la nature ne connaît ni formes ni concepts et donc aucun genre, mais seulement un x pour nous inaccessible et indéfinissable. Car l’opposition que nous introduisons entre l’individu et l’espèce est elle aussi anthropomorphique, et ne provient pas de l’essence des choses, quand bien même nous ne nous risquerions pas à dire que cette opposition ne correspond pas à l’essence des choses ; ce serait en effet une affirmation dogmatique et, en tant que telle, elle serait tout aussi indémontrable que la proposition contraire.

Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropo­morphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées, et ornées par la poésie et par la rhétorique, et qui après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple :les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont, des métaphores usées qui ont perdu leur force sensible, des pièces de monnaie qui ont perdu leur effigie et qu’on ne considère plus désormais comme telles mais seulement comme du métal. Nous ne savons toujours pas d’où provient l’instinct de vérité car jusqu’à présent nous n’avons entendu parler que de la contrainte qu’impose la société comme une condition de l’existence : il faut être véridique, c’est-à-dire employer les métaphores usuelles ; donc, en termes de morale, nous n’avons entendu parler, que de l’obligation de mentir selon une convention établie, de mentir en troupeau dans un style que tout le monde est contraint d’employer. À vrai dire, l’homme oublie alors que telle est sa situation. Il ment donc inconsciemment de la manière qu’on vient d’indiquer, se conformant à des coutumes centenaires… et c’est même par celle inconscience-là, par cet oubli qu’il en arrive au sentiment de la vérité. À éprouver ce sentiment d’être obligé de désigner une chose comme rouge, une autre comme froide, une troisième comme muette, s’amorce un élan moral qui s’oriente vers la vérité, et, par opposition au menteur à qui personne n’accorde foi et que tous excluent, l’homme se persuade de la dignité, de la fiabilité et de l’utilité de la vérité. En tant qu’être raisonnable, il soumet alors son comportement au pouvoir des abstractions ; il n’a plus à souffrir d’être emporté par des impressions soudaines et des intuitions, il généralise d’abord toutes ces impressions en des concepts plus froids et plus exsangues afin d’y rattacher la conduite de sa vie et de son action. Tout ce qui élève l’homme au-dessus de l’animal dépend de cette capacité de faire disparaître les métaphores intuitives dans un schéma, autrement dit de dissoudre une image dans un concept. Dans le domaine de ces schémas, il est possible de réussir ce à quoi on ne pouvait jamais parvenir soumis qu’on était aux premières impressions intuitives : à édifier une pyramide logique ordonnée selon des divisions et des degrés, à instaurer un nouveau monde de lois, de préséances, de subordinations et de délimitations, qui s’oppose dès lors à l’autre monde, le monde intuitif des premières impressions, comme étant mieux établi, plus général, mieux connu, plus humain, et, pour cette raison, comme une instance régulatrice et impérative. Tandis que toute métaphore de l’intuition est particulière et n’a pas sa pareille, qu’elle sait donc toujours échapper à toute classification, le grand édifice des concepts présente la stricte régularité d’un columbarium romain, et de cet édifice émanent dans la logique cette rigueur et cette froideur qui sont le propre des mathématiques. Qui est imprégné de cette froideur aura peine à croire que même le concept – dur comme l’os et cubique comme un dé, comme lui interchangeable – finisse par n’être cependant que le résidu d’une métaphore, et que l’illusion propre à une transposition esthétique d’une excitation nerveuse en images, si elle n’est pas la mère, soit cependant la grand-mère d’un tel concept. Mais dans ce jeu de dés des concepts, on appelle « vérité » le fait d’utiliser chaque dé selon sa désignation, de compter exactement ses points, de former des rubriques correctes et de ne jamais pécher contre l’ordonnance des divisions et contre la série ordonnée des classifications. De même que les Romains et les Étrusques ont divisé le ciel selon des lignes mathématiques strictes et ont assigné cet espace ainsi délimité comme un templum à un dieu, tout peuple possède ainsi un ciel conceptuel semblable, et qui le surplombe ; l’exigence de la vérité signifie alors pour lui que tout concept, à l’instar d’un dieu, ne soit cherché que dans sa sphère propre. On peut bien sur ce point admirer l’homme pour le puissant génie de l’architecture qu’il est : il réussit à ériger un dôme conceptuel infiniment compliqué sur des fondations mouvantes, en quelque sorte sur de l’eau courante. À vrai dire, pour trouver un point d’appui sur de telles fondations, il ne peut s’agir que d’une construction semblable aux toiles d’araignée, si fine qu’elle peut suivre le courant du flot qui l’emporte, si résistante qu’elle ne peut être dispersée au gré du vent. En tant que génie de l’architecture, l’homme surpasse de beaucoup l’abeille : celle-ci construit avec la cire qu’elle récolte dans la nature, l’homme avec la matière bien plus fragile des concepts qu’il est obligé de fabriquer par ses seuls moyens. L’homme est en cela bien digne d’être admiré-mais non pour son instinct de vérité, ou la connaissance pure des choses. Si quelqu’un dissimule quelque chose derrière un buisson, puis le cherche à cet endroit précis et finit par le trouver, il n’y a pas grand lieu de se glorifier de cette recherche et de cette découverte. Mais c’est pourtant ce qui se passe lors de la recherche et de la découverte de la « vérité » dans le domaine que délimite la raison. Lorsque je donne la définition du mammifère et qu’après avoir examiné un chameau je déclare : voici un mammifère, une vérité a certes bien été mise au jour, mais sa valeur est limitée ; je veux dire par là qu’elle est anthropomorphique de part en part et quelle ne contient aucun point qui fût « vrai en soi », réel et universel, indépendamment de l’homme. Celui qui est à la recherche de telles vérités ne cherche au fond que la métamorphose du monde dans l’homme ; il lutte pour parvenir à une compréhension du monde en tant que chose humaine, et conquiert dans le meilleur des cas le sentiment d’une assimilation. Semblable à l’astrologue aux yeux de qui les étoiles sont au service des hommes et en rapport avec leur bonheur ou leur malheur, un tel chercheur considère le monde entier comme lié aux hommes, comme l’écho toujours déformé d’une voix originelle, celle de l’homme, et comme la copie multipliée et diversifiée d’une image originelle, celle de l’homme. Sa méthode consiste en ceci : prendre l’homme comme mesure de toutes choses ; mais ainsi, il part de l’erreur qui consiste à croire que les choses lui seraient données immédiatement en tant que purs objets. Il oublie donc que les métaphores originelles de l’intuition sont des métaphores, et les prend pour les choses mêmes.

C’est seulement l’oubli de ce monde primitif des métaphores, c’est seulement le durcissement et la sclérose d’un flot d’images qui surgissait à l’origine comme un torrent bouillonnant de la capacité originelle de l’imagination humaine, c’est seulement la croyance invincible que ce soleil, cette fenêtre, cette table sont des vérités en soi, bref c’est seulement le fait que l’homme oublie qu’il est un sujet et certes un sujet agissant en créateur et en artiste qui lui permet de vivre en bénéficiant de quelque paix, de quelque sécurité et de quelque logique. S’il pouvait un instant franchir ne serait-ce que les murs de cette croyance qui l’emprisonne, c’en serait aussitôt fait de sa a conscience de soi n. Il lui en coûte déjà assez de reconnaître à quel point l’insecte ou l’oiseau perçoivent un monde tout autre que celui de l’homme, et de s’avouer que la question de savoir laquelle des deux perceptions est la plus juste est tout à fait absurde puisque y répondre nécessiterait d’abord qu’on les mesurât selon le critère de la perception juste, c’est-à-dire selon un critère dont on ne dispose pas. Mais il me semble avant tout que la perception juste – ce qui signifierait l’expression adéquate d’un objet dans le sujet est une absurdité pleine de contradictions : car entre deux sphères absolument distinctes comme le sujet et l’objet, il n’y a aucun lien de causalité, aucune exactitude, aucune expression possibles, mais tout au plus un rapport esthétique, c’est-à-dire à mon sens une transposition approximative, une traduction balbutiante dans une langue tout à fait étrangère. Mais cela nécessite en tout cas une sphère intermédiaire et une force auxiliaire où la création et la découverte puissent s’opérer librement. Le mot phénomène recèle bien des séductions, c’est pourquoi j’évite de l’employer le plus possible car il n’est pas vrai que l’essence des choses se manifeste dans le monde empirique. Un peintre qui serait manchot et voudrait exprimer par le chant le tableau qu’il projette de peindre en dira toujours bien plus en passant d’une sphère à l’autre que n’en révèle le monde empirique sur l’essence des choses. Et même la relation entre une excitation nerveuse et l’image produite n’est en soi rien de nécessaire ; mais si précisément cette même image est reproduite des millions de fois et si de nombreuses générations d’hommes se la lèguent, enfin surtout si elle apparaît à l’ensemble de l’humanité chaque fois à la même occasion, elle finit par acquérir, pour l’homme, la même signification que si elle était l’unique image nécessaire, et que si cette relation entre l’excitation nerveuse d’origine et l’image produite était une relation de stricte causalité. De même, un rêve éternellement recommencé serait éprouve et jugé absolument comme une réalité. Mais le durcissement et la sclérose d’une métaphore ne donnent absolument aucune garantie quant à la nécessité et à la légitimation exclusive de cette métaphore.

Tout homme familier de telles considérations a évidemment éprouvé une méfiance profonde à l’égard de tout idéalisme de ce type, chaque fois qu’il s’est bien clairement persuadé de la logique, de l’universalité et de l’infaillibilité éternelles des lois de la nature, et il en a tiré cette conclusion : là tout est si certain, si élaboré, si infini, si réglé, si dépourvu de faille, aussi loin que portent nos regards – grâce au télescope vers les hauteurs du monde, grâce au microscope vers ses profondeurs. La science aura toujours matière à exploiter ce puits avec profit, et tout ce qu’elle aura trouvé concordera sans se contredire. Combien peu cela ressemble à un produit de l’imagination, car s’il en était ainsi, il faudrait pourtant bien que quelque part l’illusion et l’irréalité qui lui sont propres se révèlent. Ce contre quoi il faut d’abord dire ceci : si nous avions chacun de notre côté une perception sensible de nature différente, nous ne pourrions nous-même percevoir que tantôt comme un oiseau, tantôt comme un ver de terre, tantôt comme une plante ; ou bien si l’un de nous percevait une excitation visuelle comme rouge, si l’autre la percevait comme bleue et si même, pour un troisième, c’était une excitation auditive, personne ne dirait que la nature est ainsi réglée par des lois, mais on ne la concevrait au contraire que comme une construction hautement subjective. Ensuite : qu’est-ce d’ailleurs pour nous qu’une loi de la nature ? Elle ne nous est pas connue en soi, mais seulement dans ses effets, c’est-à-dire dans ses relations à d’autres lois de la nature qui, à leur tour, ne nous sont connues qu’entant que relations. Donc toutes ces relations ne font jamais que renvoyer les unes aux autres et nous sont absolument incompréhensibles quant à leur essence. Seul ce que nous y mettons, le temps et l’espace, c’est-à-dire des rapports de successions et des nombres, nous en est réellement connu. Mais tout ce qui précisément nous étonne dans les lois de la nature, qui réclame notre analyse et qui pourrait nous porter à la méfiance envers cet idéalisme, ne réside précisément que dans la seule rigueur mathématique, dans la seule inviolabilité des représentations du temps et de l’espace, et pas ailleurs. Or nous produisons celles-ci en nous et nous les projetons hors de nous selon la même nécessité qui pousse l’araignée à tisser sa toile. Si nous sommes contraints à ne concevoir toutes choses que sous de telles formes, il n’y a plus rien alors d’étonnant à ce que nous ne saisissions vraiment dans les choses que justement ces mêmes formes. En effet, elles impliquent toutes nécessairement les lois du nombre, et le nombre est justement ce qu’il y a de plus étonnant dans les choses. Toute présence de lois qui nous en impose tant, dans le cours des astres et dans le processus chimique, coïncide au fond avec ces propriétés que nous adjoignons nous-mêmes aux choses de telle sorte qu’ainsi nous nous en imposons à nous-mêmes. Il en résulte sans aucun doute que cette création artistique de métaphores, qui marque en nous l’origine de toute perception, présuppose déjà ces formes où par voie de conséquence elle s’effectue. C’est seulement la persistance immuable de ces formes originelles qui explique la possibilité qui permettra ensuite de construire un édifice conceptuel en s’appuyant à nouveau sur les métaphores elles-mêmes. Cet édifice est en effet une réplique des rapports de temps, d’espace et de nombre, reconstruite sur la base des métaphores[8].

 

Comme nous l’avons vu, c’est à l’origine le langage qui travaille à l’élaboration des concepts, et plus tard la science. Comme l’abeille qui construit les cellules de sa ruche et les remplit aussitôt de miel, la science travaille sans relâche à ce grand columbarium des concepts, au cimetière des intuitions, construit sans arrêt de nouveaux étages plus élevés, étaye, nettoie et rénove les vieilles cellules et surtout s’efforce de remplir ce colombage surélevé jusqu’à la démesure, et d’y faire rentrer pour l’y ranger la totalité du monde empirique, c’est-à-dire le monde anthropomorphique. Tandis que l’homme d’action en vient à lier son existence à la raison et à ses concepts afin de ne pas être emporté et de ne pas se perdre lui-même, le chercheur construit sa hutte au pied de la tour de la science pour pouvoir aider à sa construction et trouver lui-même protection sous le bastion qui est déjà construit. Il a en effet besoin de protection car il existe de redoutables puissances qui l’envahissent continuellement et qui opposent à la vérité scientifique des « vérités » d’un tout autre genre sous les enseignes les plus diverses.

Cet instinct qui pousse à créer des métaphores, cet instinct fondamental de l’homme, dont on ne peut pas ne pas tenir compte un seul instant, car en agissant ainsi on ne tiendrait plus compte de l’homme lui-même, n’est pas soumis à la vérité et il est à peine maîtrisé dans la mesure où sur la base de ses productions évanescentes, les concepts, est bâti un nouveau monde régulier et résistant qui se dresse face à lui comme un château fort. Il cherche un nouveau domaine et un autre bief à son activité ; il les trouve dans le mythe et de façon générale dans l’art. Il bouscule continuellement les rubriques et les cellules des concepts en instaurant de nouvelles transpositions, de nouvelles métaphores et de nouvelles métonymies ; continuellement il manifeste son désir de donner au monde tel qu’il est aux yeux de l’homme éveillé, si divers, irrégulier, vain, incohérent, une forme toujours neuve et pleine de charme, semblable à celle du monde onirique. En soi, l’homme éveillé n’a conscience de son état de veille que grâce à la trame des concepts, et en arrive pour cette raison même à croire qu’il rêve une fois que l’art a déchiré cette trame conceptuelle. Pascal a raison lorsqu’il affirme que, si nous faisions chaque nuit le même rêve, nous en serions préoccupés autant que des choses que nous voyons chaque jour : « Si un artisan était certain de rêver chaque nuit pendant douze heures pleines qu’il est un roi, je crois, dit Pascal, qu’il serait presque aussi heureux qu’un roi qui chaque nuit rêverait douze heures durant qu’il est un artisan[9]. » Grâce au miracle qui se produit continuellement, tel que le conçoit le mythe, l’état de veille d’un peuple stimulé par le mythe, comme par exemple les anciens Grecs, est en fait plus analogue au rêve qu’au monde éveillé du penseur dégrisé par la science. Dès que tout arbre peut parler comme une nymphe ou lorsque, sous le masque d’un taureau, un dieu peut enlever des vierges, lorsqu’on se met subitement à voir la déesse Athéna elle-même, en compagnie de Pisistrate et traversant le marché d’Athènes sur un bel attelage – et cela l’honnête Athénien croyait le voir – tout devient possible, dès cet instant, comme en un rêve, et toute la nature entoure l’homme d’une ronde étourdissante, comme si elle n’était qu’une mascarade des dieux qui ne se feraient qu’un jeu de mystifier les hommes à travers toutes les formes des choses.

Mais l’homme lui-même a une invincible tendance à se laisser tromper, et il est comme ensorcelé par le bonheur lorsque le rhapsode lui récite comme s’ils étaient vrais des contes épiques ou lorsqu’un acteur jouant le rôle d’un roi se montre plus royal sur scène qu’un roi dans la réalité. L’intellect, en maître de la dissimulation, est libre et déchargé du travail d’esclave qu’il fournit d’ordinaire aussi longtemps qu’il peut tromper sans porter de préjudice ; il fête alors ses Saturnales et il n’est jamais plus exubérant, plus riche, plus fier, plus leste et plus audacieux. Avec un plaisir de créateur, il jette les métaphores pêle-mêle et déplace les bornes de l’abstraction au point qu’il désigne le fleuve comme le chemin mouvant qui porte l’homme là où il se rend d’ordinaire. Il s’est alors débarrassé du signe de la servitude : occupé habituellement par la sombre tâche d’indiquer à un pauvre individu gui aspire à l’existence le chemin et les moyens d’y parvenir, extorquant au service de son maître la proie et le butin, il est devenu maintenant le maître et peut effacer de son visage l’expression de l’indigence. Et tout ce qu’il fait désormais, comparé à la manière dont il agissait auparavant, implique la dissimulation comme ce qu’il faisait auparavant impliquait la difformité. Il contrefait la vie de l’homme mais la tient pour une bonne chose et semble s’en montrer vraiment satisfait. Cette charpente et ce plancher gigantesque des concepts, auxquels l’homme nécessiteux se cramponne durant sa vie et ainsi se sauve, n’est plus pour l’intellect libéré qu’un échafaudage et qu’un jouet pour ses œuvres d’art les plus audacieuses ; et lorsqu’il le casse, le met en pièces et le reconstruit en assemblant ironiquement les pièces les plus disparates et en séparant les pièces qui s’imbriquent le mieux, il révèle qu’il se passe fort bien de cet expédient qu’est l’indigence, et qu’il n’est plus désormais guidé par des concepts, mais par des intuitions. Aucun chemin régulier ne mène de ces intuitions au pays des schèmes fantomatiques, au pays des abstractions : pour elles le mot n’a pas encore été forgé, l’homme devient muet quand il les voit ou ne parle que par métaphores interdites et enchaînements conceptuels inouïs jusqu’alors pour répondre de façon créatrice à l’impression que fait la puissance de l’intuition présente, au moins par la dérision et par la destruction des vieilles barrières conceptuelles.

Il y a des époques où l’homme rationnel et l’homme intuitif se tiennent côte à côte, l’un dans la peur de l’intuition, l’autre dans le mépris de l’abstraction, et ce dernier est tout aussi irrationnel que le premier est insensible à l’art. Tous deux ont le désir de dominer la vie : le premier en sachant répondre aux nécessités les plus impérieuses par la prévoyance, l’ingéniosité, la régularité ; l’autre, « héros débordant de joie », en ne voyant pas ces mêmes nécessités et en ne tenant pour réelle que la vie déguisée sous l’apparence et la beauté. Là où l’homme intuitif, un peu comme dans la Grèce antique, porte ses coups avec plus de force et de succès que son adversaire, une civilisation peut se former sous des auspices favorables, et la domination de l’art sur la vie peut s’y établir. Cette dissimulation, ce refus de l’indigence, cet éclat des intuitions métaphoriques[10] et surtout cette immédiateté de l’illusion accom­pagnent toutes les manifestations d’une telle existence. Ni l’habitation ni la démarche ni le costume ni la cruche d’argile ne révèlent que c’est la nécessité qui les a créés : il semble qu’en eux devaient s’exprimer un bonheur sublime et une sérénité olympienne, en quelque sorte un jeu avec le sérieux. Tandis que l’homme guidé par des concepts et des abstractions ne les utilise que pour se protéger du malheur sans même extorquer à son profit quelque bonheur de ces abstractions ; et tandis qu’il s’efforce d’être libéré le plus possible de ses souffrances, l’homme intuitif, établi au sein d’une civilisation, récolte déjà, outre la protection contre le malheur, un éclairement, un épanouissement et une rédemption qui toujours abondent, fruits de ses intuitions. Il est vrai qu’il souffre plus violemment quand il souffre, et il souffre même le plus souvent parce qu’il ne sait pas tirer de leçon de l’expérience et qu’il retombe toujours dans la même ornière où il est déjà tombé. Il est donc aussi déraisonnable dans la souffrance que dans le bonheur, il s’égosille sans obtenir aucune consolation. Combien est différente, au sein d’un destin tout aussi funeste, l’attitude de l’homme stoïque, instruit par l’expérience et maure de soi grâce aux concepts ! Lui qui d’ordinaire ne cherche que la sincérité, la vérité, ne cherche qu’à s’affranchir de l’illusion et qu’à se protéger contre des surprises envoûtantes, lui qui fait preuve, dans le malheur, d’un chef-d’œuvre de dissimulation, comme l’homme intuitif dans le bonheur : il n’a plus ce visage humain tressaillant et bouleversé, mais porte en quelque sorte un masque d’une admirable symétrie de traits ; il ne crie pas et n’altère en rien le ton de sa voix. Lorsqu’une bonne averse s’abat sur lui, il s’enveloppe dans son manteau et s’éloigne à pas lents sous la pluie[11].

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[1]. La première version de ce passage se retrouve en CP1 (La pas­sion de la vérité) ; (NdT).

[2]. sur son action et sa pensée] « rien que sur son action » (Mp XII 4).

[3]. Le fils de Lessing est mort deux jours après sa naissance.

[4]. Il est ici fait allusion (comme également supra) à la théorie schopenhauérienne bien connue : cf. A. Schopenhauer, Sämtliche Werke (éd. Frauenstädt-Hübscher), II, 179-181, 207-208 ; III, 229, 284, 315-316, 322-323, 738 ; IV, 48-50, 69-78 ; V, 276 ; VI, 49.

[5]. Cf. Schopenhauer, op. cit., III, 119. E. Chladni (1756-1824) physicien et acousticien allemand.

[6]. Cf. Aristophane, Les Oiseaux, v. 819 ; littéralement : « Coucou­-les-nuages-ville. »

[7]. rappeler en quelque sorte] : « correspondre à » (Mp XII 4).

[8]. Continuation en Mp XII 4 : « L’espace sans contenu, le temps sans contenu, sont toujours des représentations possibles : tout concept, c’est-à-dire une métaphore sans contenu, est une intuition a posteriori de ces premières représentations. Temps, espace et cau­salité, puis l’imagination originelle des transpositions en images : le premier donne la matière, le second les qualités auxquelles nous croyons. Exemple de la musique. Comment peut-on parler d’elle ? »

[9]. Cf. Pascal, Les Pensées (éd. Brunschvicg) VI, 386.

[10]. et la domination… métaphoriques] « c’est-à-dire le souveraineté de l’art sur la vie : jusque dans les plus viles manifestations de la vie et jusque dans les toutes-puissantes » (Mp XII 4).

[11]. Projet de continuation en Mp XII 4 : « Pour tous deux la vérité sans conséquence est de la même façon indifférente : le philo­sophe apparaît comme prodigieux. Le philosophe comme anomalie. Donc comme promeneur solitaire. Donc au fond un hasard au sein d’un peuple ? Lorsqu’il se tourne contre la civilisation, alors il détruit. Démontrer que les philosophes grecs ne sont pas grecs par hasard. »

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